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Pastorale familiale Infos n° 14

Trois différences structurantes de la vie sociale

Entretien avec Mgr Jean-Pierre GRALLET

Lors de leur dernière assemblée de novembre 2005 à Lourdes, les évêques de France avaient à leur ordre du jour la question de la catéchèse et celle de la réforme des structures de la conférence épiscopale. Cette assemblée a également choisi de réfléchir à l’avenir à trois questions d’actualité : la différence structurante, le ministère des prêtres et la vie des communautés chrétiennes et la mission de l’Ecole Catholique dans l’Eglise et dans la société.
En tant que membre du conseil épiscopal pour les questions familiales et sociales, Mgr Jean-Pierre Grallet a bien voulu répondre à nos questions concernant ces trois dimensions structurantes de la vie sociale : homme/femme, père/mère, frère/sœur.


Sychar. Pourquoi l’Assemblée des évêques a-t-elle choisi de travailler dans les prochains mois la question de la différence structurante ?

Mgr Jean-Pierre Grallet

L’assemblée de évêques a choisi de travailler la question de la différence structurante parce qu’il y a urgence. Nous vivons actuellement des pressions pour faire reconnaître l’homosexualité comme une expression équivalente à l’hétérosexualité. Le contexte de vie politique et de l’opinion publique en France nous amène à nous interroger de façon sérieuse sur la sexualité. Il y aurait des risques de perdre notre liberté de jugement si nous étions suspectés entre autres d’une quelconque homo phobie.

Il est important de noter la formulation exacte de la question : trois différences structurantes de la vie sociale : homme/femme, père/ mère et frère/sœur. Il y a une évolution dans l’approche. Comme beaucoup de Français, nous sommes interrogés par les questions posées par l’homosexualité, la relativisation de la différence sexuelle. Nous avons voulu aborder les questions de la différence sexuelle comme fondement de la structuration sociale. Dans la mode par exemple, on est dans l’unisexe. Les différences sont gommées. Les comportements sont banalisés, sans échelle de valeurs.

Tony Anatrella attire notre attention sur les enjeux du déni de la différence sexuelle. Il écrit : « Le narcissisme contemporain, dans lequel le sujet se prend pour la référence de tout, détricote le lien social et remet en question la plupart des solidarités humaines. » Le Figaro du 21 novembre 2005

Si on nie la différence fondamentale de base, on est amené à nier les différences dans le comportement et les valeurs. Un certain nombre de comportements sont banalisés. L’individu est roi. Tous les comportements se valent. Depuis des décennies, la transgression morale est érigée en vertu. Or, c’est souvent un manque de caractère qui dispense la personne de se donner des contraintes. L’obligation pour l’autre semble déniée. Nous sommes au cœur d’un drame social important. L’individu étant la seule référence, toutes les obligations sociales sont dévalorisées.

La question de l’attention aux homosexuels se pose dans ce contexte. Ce n’est pas parce que les évêques se préoccupent de la différenciation sexuelle, qu’ils manqueraient de respect envers les personnes homosexuelles. Il ne s’agit pas de porter un jugement moral sur leur situation. Toute personne homosexuelle a besoin de reconnaissance, de respect, comme tout le monde. Mais le respect des personnes n’implique pas l’aveu que toute situation se vaut et tout comportement est égal. C’est l’occasion de rappeler le récit de la création : l’homme est créé à l’image de Dieu, destiné à la transcendance et il a été créé homme et femme. La différence masculin/ féminin est inscrite dans l’acte créateur de Dieu. Il s’agit de se regarder comme créature différenciée. De même que l’intolérance et le mépris sont totalement inadmissibles face à une catégorie de personnes, de même on ne peut pas laisser croire que toute situation se vaut. Ce n’est pas acceptable. Si nous admettons cela, nous nous éloignons des éléments fondateurs de la vie.

L’Eglise a lié traditionnellement la vie du couple à la fécondité et la procréation Cela pouvait apparaître comme une ignorance du bonheur et du plaisir du couple. Mais il est de la même importance que les époux donnent la vie et qu’ils se donnent de la tendresse et se soutiennent dans leur vie quotidienne. Ils ont l’un envers l’autre un devoir de soutien, d’attention et de tendresse. Les enfants sont un don de Dieu et un fruit de l’amour des parents. Mais l’enfant n’est pas l’instrument du bonheur des parents. La requête des enfants ne se fait pas parce qu’on en aurait besoin. Nous sommes en face d’un mystère très grand qui est le don. En donnant la vie à l’enfant, les parents se donnent eux-mêmes pour le bonheur de l’enfant. On ne prend pas l’existence de l’enfant pour son propre bonheur. Même s’il est évident que toute vie donnée à l’autre rejaillit sur soi comme un supplément de bonheur.

Sychar. En quoi la question de la différence structurante touche-elle à la foi, à la vie croyante ?

Mgr Jean-Pierre Grallet

La différence est inscrite dans la tradition biblique. La différence sexuelle est un don de l’amour de Dieu. Qu’est-ce que cela implique dans la vie du croyant ? Une des découvertes majeures que fait un enfant, c’est que l’autre est différent de lui. La différence sexuelle en est un élément majeur, mais il y a aussi d’autres éléments comme les différences liées au caractère, à l’origine sociale ou géographique. L’expérience de ces différences à assumer fait la grandeur de la personne.

Concernant la différence, il me semble que lorsque l’enfant découvre, à travers son frère ou sa sœur, ses parents, tout ce que représente cette différence des corps, des coeurs et des sentiments, l’enfant grandit et est invité à prendre sa propre place. Les différences qu’il découvre chez les autres, l’autorisent à sa propre différence. C’est une introduction au respect des autres comme de soi-même. Il y a aussi ce rapport à la différence dans la vie spirituelle. Dieu créa l’homme à son image et à sa ressemblance. Mais l’homme n’est pas parvenu à ressembler à Dieu. C’est progressivement que l’homme va se rapprocher de Dieu. Il y a une nostalgie de bonheur perdu en l’homme et toute la vie religieuse du croyant va consister à assumer ce goût de bonheur inachevé, ce désir au creux de lui-même qui le tourne vers un ailleurs.

Le rapport de l’homme à Dieu est un rapport à celui qui est vraiment le Tout Autre. Chrétiens, nous devons assumer le paradoxe de nous considérer comme créés à l’image de Dieu et en même temps de regarder ce Dieu comme le Tout Autre que nous n’atteindrons jamais totalement, du moins sur terre. Cela crée un manque mais cela crée aussi un désir, une attente, et donc un mouvement intérieur très fort, qui est un des ressorts majeurs de l’amour. Et l’on comprend les philosophes chrétiens d’aujourd’hui qui parlent du croyant comme d’un homme du désir et de Jésus comme le maître du désir.

Sychar. Quel rôle une pastorale familiale a-t-elle à jouer dans cette structuration des personnes.

Mgr Jean-Pierre GRALLET

Il me semble qu’une pastorale familiale doit s’attacher à trouver les mots justes et contemporains pour rejoindre les attentes des hommes et des femmes d’aujourd’hui. C’est vrai de tout apôtre et de tout service d’Eglise. Dans la mesure où cette pastorale s’intéresse à un sujet aussi important que celui-ci il faut, que nous puissions bien comprendre les personnes, les écouter et bien leur parler, leur permettre d’entrer dans les questions et les réponses que propose l’Evangile.

On a longtemps dit que l’Eglise était contre le bonheur et le plaisir, que la sexualité était une réalité suspecte et que la vie familiale était essentiellement une vie d’effort, de dépassement, de don de soi. C’est vrai, mais cette vérité n’en serait pas une si le devoir d’effort et de don de soi n’était complété par le goût du bonheur et du plaisir quotidien. Chrétiens, nous devons dire que la sexualité, pour risquée qu’elle soit inévitablement, est un accomplissement de tout l’être, qui permet le plaisir et le bonheur partagés tout autant que l’effort et le dépassement de soi. Nous devons nous protéger à la fois du puritanisme et du laxisme.

Il s’agit de permettre aux gens d’entrer en réflexion avec l’Evangile. Une des conséquences d’une telle démarche sera l’éducation de la conscience et de la responsabilité de chaque chrétien. S’il revient à l’Eglise de donner des repères forts, il revient à chaque chrétien, en s’appuyant sur les paroles du Christ, d’opérer un discernement dans sa vie personnelle pour trouver l’attitude la plus juste. Les lieux pour une telle éducation de la conscience et à la responsabilité sont bien sûr les mouvements, les lieux de la catéchèse des jeunes, mais aussi des soirées, des sessions à organiser spécialement. Mais le premier lieu demeure le cercle familial. La famille n’est-elle pas la première cellule d’Eglise ?
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