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Pastorale familiale Infos n° 21

Mariage : allez, un beau geste !

Mes observations lors de préparations au mariage me laissent à penser qu'il y a dans cette célébration des éléments intangibles bien plus sacrés que l'échange des consentements ou la bénédiction nuptiale.
Il est habituel que la fiancée entre dans l'église au bras de son père. La tradition de l'ordre du cortège varie suivant les endroits mais la coutume la plus reconnue les place en tête. Actuellement, de plus en plus souvent ils occupent la fin du cortège, non sans avoir pris la peine de laisser les invités s'asseoir et de s'être fait un peu attendre. Pour quoi faire ? Et surtout y a-t-il à cela une motivation liturgique ou pastorale que curés et autres ministres du culte, sans parler du rituel du mariage, soient tenus de respecter ?
On dira "qu'avant l'heure c'est pas l'heure", qu'on peut bien les laisser organiser l'entrée dans l'église comme ils veulent et leur laisser ce petit plaisir sans grande portée. Je crois qu'au contraire la question est plus profonde et l'enjeu plus important qu'une simple question d'organisation, de privilèges ou de préséances. Elle signifie quelque chose de la portée religieuse et sociale que nous mettons dans les gestes du mariage.
Pourquoi le "père conduit-il sa fille à l'autel" et pourquoi ce geste est-il si sacré que des confrères diacres n'y auraient renoncé pour rien au monde pour leurs propres enfants ? Autrefois, les unions étaient arrangées par les familles et on disait que la mariée "entrait dans la famille de son mari". Les deux fiancés n'avaient jamais (officiellement) vécu ensemble et parfois ils se connaissaient même très peu. Le christianisme apporte une vision nouvelle, mais si le mariage était considéré comme un acte libre, la liberté restait toute relative. Il était logique et signifiant du geste social exprimé que le père vienne "amener" (apporter ?) sa fille à l'autel où il l'offrait comme un élément de son patrimoine à l'autre famille. La fiancée allait de pair avec sa dot. Cette pratique prend sa source dans l'antiquité, on la retrouve dans maints textes bibliques et elle s'est prolongée jusqu'à l'époque moderne.
Cet usage a-t-il un sens aujourd'hui, alors que les jeunes n'ont pas eu besoin de leurs parents pour se rencontrer et cohabitent des années avant de se marier ? Et qui y tient le plus ? Les fiancés ? Peut-être mais ma pratique me permet d'en douter. Les parents ? A coup sûr. Les en priver revient à les déposséder de la dernière miette de cette parentalité dont les jeunes les ont privés en constituant leur couple sans eux. Les prêtres eux-mêmes ? Allez savoir ! Je me souviens de ce mariage que j'ai célébré il y a bien des années d'un couple qui avait déjà deux enfants dont l'aîné avait une dizaine d'années ; elle n'avait plus son père, ils étaient d'accord pour entrer ensemble avec leurs enfants. C'est le curé lui-même, qui n'avait rien à voir dans la célébration, qui a exigé, à mon insu, qu'elle trouve un parent, un homme autre que son mari, pour la conduire à l'autel.
En creusant avec les jeunes, j'ai souvent constaté qu'ils entreraient volontiers ensemble dans l'église, reconnaissant ainsi leur situation réelle au lieu d'essayer de jouer une comédie qui ne trompe personne. Mais voilà ! il y a les parents ! Eux, ils y tiennent tellement ! Personne ne veut courir le risque de coller un infarctus prématuré à papa ! L'excuse même révèle que le problème est nettement moins simple. Il y a sans doute eu des reproches de la part des familles sur cette vie conjugale prématurée, entretenant une culpabilité inconsciente dont les jeunes se défendent trop pour en être totalement exempts. Plus profondément, on touche ici à un domaine sensible, celui du rêve et du fantasme. Nul ne niera l'importance sinon la nécessité du rêve, mais ici on est à l'articulation de plusieurs rêves pas si innocents que ça. L'ado difficile a cru pouvoir balayer définitivement les rêves de la petite fille qui jouait à la poupée il n'y a pas si longtemps ou du petit garçon fana de légo, de Nintendo ou de bagarres. Mais les rêves d'enfance mal assumés reviennent à la surface et s'affrontent à la peur d'un avenir à construire sans panneaux indicateurs. Si culpabilité il y a, elle n'est peut-être pas tellement à l'égard d'une morale qui n'est plus la leur que des parents, que leur départ a fait souffrir parce qu'il les a fait vieillir. Le retour en arrière peut vouloir inconsciemment revenir à la case départ pour construire l'avenir dans l'institution familiale qu'ils n'hésitent pas à brocarder par ailleurs. Comme s'il s'agissait de faire table rase des rêves morts, des intentions avortées, des ambitions hors de protée, des fantasmes, des désirs et des utopies inavoués. L'espace d'un instant je vais redevenir la petite fille qui faisait admirer sa nouvelle robe. Inconsciemment, c'est un geste aussi magique et superstitieux que celui de ne pas enjamber le seuil de la maison, un exorcisme de pacotille.
Nous ne sommes pas dans le registre de la foi ni dans celui de l'organisation sociale, mais dans celui de la fantasmagorie, et de la tromperie. Ce n'est pas ce geste de l'entrée dans l'église qui est garant de la réussite d'une vie nouvelle dans le mariage, mais la confiance dans mon futur conjoint et dans Dieu qui l'offre ("je te reçois comme époux(se)"...), le regard tourné vers l'avenir et pas vers des rêves sans horizon ni lendemain, sans peur du passé, de ses échecs ou de ses déconvenues... Il serait intéressant que le rituel propose un geste nouveau et plus adapté.

Alain Bonnet
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