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Sychar n° 18
Etre Père

Antoine LOHR, marié à Monique, père de six enfants et grand-père de six petits-enfants, a accepté de répondre à des questions concernant sa manière de vivre la paternité.

Qu’est-ce qui se passe quand on devient père ?
Je me rappelle bien la naissance de chacun de nos enfants. Etre à côté de mon épouse au moment de l’accouchement, découvrir notre enfant, entendre son premier cri, couper le cordon ombilical étaient pour moi des moments de grande émotion.
C’est aussi un moment de communion profonde avec mon épouse et de gratitude envers le Créateur.
En fait on ne devient pas père tout seul : on devient père avec une femme avec laquelle on vit une relation d’amour. Le vécu amoureux évolue vers un projet de vie. A un moment donné est posée une parole : " Et si nous appelions un enfant à la vie. "
Si la paternité c’est vivre une relation avec son enfant, pour moi, cette relation est aussi en lien avec celle que je vis avec mon épouse.

Est-ce qu’on peut dire que la relation père/fils s’enracine dans ce que tu appelles le projet d’amour du couple ?
Oui bien sûr, d’autant plus qu’être père ne veut pas dire s’approprier son enfant. Le père est celui qui aide ses enfants à grandir. Il les accompagne dans leur devenir d’homme ou de femme. Dans cet accompagnement, la présence de la mère est également importante. La paternité s’inscrit dans une relation triangulaire père, mère, enfant avec tout ce que cela implique comme ajustements permanents.

En complément avec la mère quel est ce rôle de père ?
Pour répondre à cette question, il faudrait faire un détour par notre manière personnelle de voir la vie et le monde. Chacun se positionne différemment et cela influence les relations avec les enfants. Il n’y a donc pas une seule façon d’être père, mais différentes manières de l’être. Celles-ci s’inscrivent d’abord dans la réalité du couple, dans la manière personnelle de voir le monde et ensuite dans les réalités de la vie quotidienne. Pour moi être père c’est accompagner de façon très concrète l’enfant dans sa progression vers l’autonomie. Lui dire : " Va, tu es capable… "

Et comment joue ce désir de transmettre la vie ?
Il y a d’abord une motivation qui s’impose à chaque être humain. Il y a une pulsion de vie. C’est un bonheur de vivre, un sens de la vie que nous désirons transmettre. La transmission de la vie s’inscrit dans un mouvement qui se répète de génération en génération. Quand tu es amoureux, tu ne veux pas que ça se termine. Tu souhaites que cet amour se prolonge et se déploie en appelant à la vie un être nouveau qui tient à la fois du père et de la mère, mais qui est surtout une personne " nouvelle ", appelée à tenir sa place dans le monde.

Le rôle du père n’est-ce pas aussi de dire la loi ?
La loi oui, mais quelle loi ? Cela nécessite une concertation et un accord tacite entre les parents. Il est nécessaire que les deux aient le même langage. Si la mère n’est pas en accord avec la loi que pose le père, l’enfant ne va pas s’en sortir. Dans un couple, on est presque obligé d’être le " supporter inconditionnel " de l’autre, quitte à faire des ajustements en dehors de la présence de l’enfant. Comme mon conjoint ne voit pas le monde comme moi, il n’est pas forcément du même avis que moi. D’où l’importance pour le couple de se retrouver, seul ou avec d’autres, pour réfléchir et échanger, demander également de l’aide à l’Esprit Saint. Depuis le début de notre mariage, nous n’avons pas cessé de participer à des mouvements, à des temps de réflexion, à des retraites. Nous continuons à évoluer et à cheminer ensemble.

On constate aujourd’hui que les parents conçoivent beaucoup leur rôle sur le plan affectif et qu’ils ont de la peine à donner des repères, des références à leurs enfants. Les jeunes couples désirent aimer leurs enfants mais peinent parfois à les éduquer.
Pour moi, éduquer, c’est permettre à l’enfant de s’intégrer le plus harmonieusement possible dans la société et d’orienter son action vers le bonheur. Le rôle du père c’est de lui permettre de s’inscrire dans une dynamique d’échange avec les autres. Eduquer à la liberté implique aussi de reconnaître et de respecter la liberté d’autrui. Ceci entraîne bien sûr des contraintes, parfois même des interdits ! Il ne faut pas avoir peur de cela ! Dès le premier âge, les parents sont appelés à aider l’enfant à trouver sens aux règles et aux contraintes posées avec tendresse. Il est nécessaire de beaucoup verbaliser, d’expliquer.
Les parents peuvent parfois aussi se tromper ou être maladroits dans leur manière de poser des exigences. Alors il faut savoir demander pardon à l’enfant qui a peut-être été blessé. Reconnaître ses torts, ce n’est pas perdre la face, mais rester vrai. L’erreur est moins grave quand on la reconnaît et qu’on en demande pardon. L’exigence mesurée et adaptée n’est pas contraire à l’amour ! En tout cas, il ne faut pas avoir peur du conflit, il est parfois nécessaire. De même qu’élaguer et tuteurer les jeunes arbres participent à leur croissance, les conflits discutés et résolus peuvent aider à la structuration du jeune. Il est important de toujours garder les liens et de rester en communication.

Comme père et mère, vous essayez d’éveiller vos enfants à des valeurs. Qu’est-ce qui est important pour vous ?
Les valeurs qui inspirent l’éducation de nos enfants, c’est le respect de soi, des autres, le respect de la vie d’une manière générale. On peut ensuite décliner ce respect sous toutes sortes de formes : respect de la loi, des traditions, de la nature, le respect du Créateur…Pour moi et pour mon épouse, les valeurs chrétiennes d’accueil, de partage, de justice, de paix et de pardon sont fondamentales.

Comment est-ce que toi comme père, tu montres à tes enfants ton affection pour eux ? Comment est-ce qu’un homme aime ses enfants ?
Je crois qu’il y a différents langages de l’amour : les cadeaux, les moments de qualité passés avec ses enfants, les paroles valorisantes à travers les compliments, les services rendus qui aident l’enfant et puis le toucher physique qui évolue avec l’âge. C’est grâce à toutes ces expressions différentes que je peux exprimer mon amour à mes enfants. Quand les garçons grandissent, cela peut aussi se traduire par des défis sportifs à relever ensemble, des temps de jardinage ou de bricolage. Avec les filles, ces moments de complicité se jouent davantage au moment des emplettes. La conduite accompagnée était aussi une période de relation père/enfant enrichissante.

Y a-t-il une différence entre être père d’un garçon et père d’une fille ?
Il n’y a pas de différences quand ils sont petits. C’est plutôt à partir de la préadolescence que quelque chose change. Le regard que tu portes sur l’enfant qui devient homme ou femme se modifie. Cela se traduit par exemple dans l’expression d’une tendresse marquée différemment dans les gestes et les paroles à l’égard des filles ou une relation plus ‘virile’ qui est davantage dans le faire ensemble pour les garçons.

Tu es en contact avec des jeunes que tu formes, est-ce que tu exerces une certaine paternité ?
Je ne le vis pas comme une paternité mais comme un accompagnement dans leur quête d’un savoir-faire. Dans l’apprentissage pratique de la conduite automobile, tout le monde n’est pas doué de la même façon. A l’un il faudra plus de temps qu’à l’autre pour acquérir le niveau requis à l’examen. Mais le plus important c’est le travail sur leur comportement.
Je vois trois groupes de jeunes : les premiers pensent que les autres ne sont pas à leur hauteur, les deuxièmes cherchent à se mettre à la hauteur des autres et les troisièmes croient qu’ils ne sont pas à leur hauteur. Mon rôle c’est de les faire réfléchir pour provoquer en eux une évolution de l’attitude et du comportement afin que chacun puisse trouver sa place et respecter celle des autres.
Chez certains, il faut insister davantage sur le respect des règles dont ils conçoivent pourtant très bien le bénéfice. Je perçois des héritages parentaux. Le jeune copie consciemment ou non les comportements de ses parents.

En quoi l’adolescence modifie-t-elle la relation d’un père avec ses enfants ?
L’accompagnement est différent. Le jeune a ses propres quêtes. Il ne s’agit plus d’imposer. Par ailleurs le jeune a appris à négocier. Il a besoin de faire ses expériences lui-même. Si je suis dans une relation de proximité aimante, le jeune acceptera plus facilement les contraintes que je lui pose. Par exemple, nous avons pris la décision de demander à nos enfants de ne pas dormir à l’extérieur quand ils sont de sortie le samedi soir. Cela veut dire aussi qu’il faut les chercher parfois tard dans la nuit. Quand nous fixons des règles, nous nous engageons avec eux. Mais pour les jeunes, le père c’est aussi celui à qui ils s’opposent pour le tester. Il lui faut donc non pas de la rigidité, mais une fermeté aimante.
Le rôle du père c’est aussi de montrer l’exemple. Ma manière de vivre n’est pas sans avoir d’effet sur mes enfants. Eduquer c’est emmener l’enfant sur un chemin en lui expliquant comment prendre ce chemin. Si ton enfant veut pratiquer l’escalade, il faut lui apprendre toutes sortes de techniques et en même temps lui donner l’envie d’atteindre le sommet. Aimer ses enfants, les éduquer, c’est les aider à parvenir au sommet qu’ils ont choisi d’atteindre!

Laisser partir un fils, le laisser prendre de l’autonomie qu’est-ce que cela suppose ?
Cela suppose de lui faire confiance, lui dire qu’il est capable de réussir, de faire de sa vie quelque chose de grand et de beau et de croire que tout ce que nous avons semé en couple et en famille portera des fruits…

Et si un enfant transgresse la loi… ?
Pour l’instant, nous n’avons pas vécu de transgressions graves. Nous parlons beaucoup avec nos enfants. En famille, il s’agit de créer un climat de confiance mutuelle. Cependant, il faut redire en permanence la loi, son sens et sa raison d’être, rappeler également la force de la loi qui est indispensable pour vivre ensemble ! Là où c’est plus difficile c’est par rapport à une vie de foi en Eglise. Cette démarche-là est personnelle, elle ne se transmet pas, nous ne pouvons qu’en être les témoins et la respecter. Notre manière de vivre ne laisse pas nos enfants indifférents. Ils perçoivent que cela peut être un chemin pour eux. Mais ce chemin leur appartient, à eux et à Dieu…

Un conseil pour un jeune papa ?
La relation avec l’enfant se construit dès la naissance et même avant ! Etre papa c’est donner à l’enfant affection et sécurité, mais c’est aussi l’ouvrir vers le monde et l’inviter à s’y engager. Il s’agit d’aimer ses enfants pour ce qu’ils sont et décideront de devenir et non pour ce que j’aimerais qu’ils soient ou deviennent !
Être père ne s’improvise pas. Cela suppose que l’on se donne des temps de réflexion, de lecture de partage avec d’autres. Il me semble que la relation avec les enfants est bien vécue quand la relation de couple est bien établie.
Lorsque des conflits entre parents sont provoqués par des différends concernant l’éducation des enfants il faut en parler en couple et pourquoi pas avec d’autres parents. Il ne faut pas rester seul avec ses problèmes mais se faire aider si possible par des personnes de confiance.

Et être grand-père, c’est comment ?
Il n’y a pas les mêmes contraintes avec les petits enfants. Il y a juste le plaisir de les sentir près de soi, de pouvoir les choyer. C’est un bonheur extraordinaire de se dire que le relais de la vie est pris. C’est la joie de voir nos enfants créer leur propre couple, leur propre famille et d’accueillir chacun comme nos propres enfants. Notre famille s’élargit. L’Aventure de la vie et de l’amour continue !

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