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Sychar n° 17
"Familles, je vous aime !"


Tout le monde connaît la phrase d'André Gide : " Familles, je vous hais. " L'auteur de ces mots, qui a vécu de 1869 à 1951, fustigeait ainsi une institution familiale qu'il trouvait rigide, dominée par le patriarcat et marquée par la soumission des femmes et la répression de la sexualité. Il faut reconnaître que la famille occidentale a fortement évolué et qu'elle a largement perdu de sa rigidité. Elle ressemble plutôt à une sorte de cocon protecteur dans lequel ses membres viennent chercher refuge. Si l'on s'en tient à l'enquête effectuée en 1999 sur les valeurs des Français, les citoyens de notre pays jugeaient la famille très importante (à 88%), loin devant le travail (69%), les amis (50%) et les loisirs (37%).
Ce qu'on attend de la famille aujourd'hui s'exprime sous la forme d'une forte demande affective. L'importance du sentiment amoureux est affirmée par les jeunes adultes qui se mettent en couple. Se posent alors les questions suivantes : l'amour et le sentiment amoureux suffisent-ils pour fonder une famille ? Et la vie en famille a-t-elle pour raison d'être de permettre à ses membres de s'aimer, de se manifester des marques de tendresse et de passer ensemble des moments de bonheur ?
Le monde contemporain connaît un affaiblissement de tout ce qui est de l'ordre des liens institutionnels. Dans une institution, l'individu est situé à la place qui est la sienne et c'est l'institution (Par exemple l'Etat, la Justice, l'Ecole, l'Eglise…) qui définit les valeurs pour l'ensemble du groupe. L'institution reconnaît l'individu avec des droits et des devoirs. En ce sens la famille en tant qu'institution établit l'enfant dans sa filiation par rapport à ses parents. Ce qui conduit ces derniers à dire à leur enfant : " Nous t'aimons parce que nous sommes tes parents " ou " Nous t'interdisons de faire tel acte parce que nous sommes responsables de toi… "
Aujourd'hui, c'est l'inverse qui semble se produire chez certains adultes qui surinvestissent le lien affectif qu'ils ont avec leur enfant. Certains adultes ont peur de ne pas être aimés par leur enfant, ou n'arrivent pas à leur dire non à cause de l'affection qu'ils vivent à leur égard. Ces adultes affirment parfois clairement qu'ils ont une nette préférence pour les petits enfants qui leur témoignent plus facilement des marques d'affection alors que les plus grands semblent se détourner d'eux. Le message qui est alors transmis de manière implicite pourrait être formulé ainsi : " Je suis ton père ou je suis ta mère, parce que je t'aime ! "
Une telle manière de se situer en tant qu'adulte met en difficulté le processus d'éducation des enfants. Un parent ne peut avoir d'autorité sur un enfant que s'il consent à marquer une distance avec lui et donc une différence. Ce dont un enfant a besoin, ce ne sont pas uniquement de liens affectifs mais aussi de règles et de lois, d'exigences formulées au nom du bien de tous et donc aussi de son bien à lui. Un enfant a besoin d'avoir en face de lui des adultes qui lui témoignent de l'amour en assumant leur responsabilité éducative à son égard.
Beaucoup de familles ont tendance à reléguer les contraintes éducatives à l'extérieur d'elles, par exemple à l'école. Ce qui conduit bon nombre d'instituteurs d'école maternelle à dire qu'ils accueillent des enfants qui souffrent d'une absence de repères que devrait donner l'éducation parentale. Tout se passe comme si dans un monde très concurrentiel, où l'on est soumis à de multiples pressions, les adultes demandaient à la famille ces moments de bonheur en compensation ou en consolation d'une vie trop dure.
La conséquence en est évidemment que les sentiments s'en trouvent exacerbés. Un adolescent qui aura besoin de " quitter sa famille " ressentira cet éloignement comme quelque chose de dangereux pour lui et sera tiraillé entre son désir d'autonomie et la peur de rompre des liens affectifs. D'où la difficulté d'un grand nombre de jeunes à quitter ce cocon familial, à se lancer dans la vie, à construire un nouvel équilibre affectif ailleurs ! On n'est pas loin d'oublier que la mission d'une famille est de permettre à une nouvelle génération de devenir autonome et d'assumer l'héritage des valeurs qui leur aura été remis !

Etienne Helbert


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