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Sychar - Pastorale familiale Infos n° 12
Chère "vieille" Europe ?

Lorsqu'en janvier 2003, Donald Rumsfeld , plaidant pour la guerre en Irak, ironisait sur la "vieille Europe" amorphe et timorée, il déclencha un concert de protestations. S'il avait ainsi vexé gouvernants et citoyens, c'est peut-être parce qu'il avait touché juste. Quoi qu'il en soit de sa jeunesse de caractère ou de son dynamisme, quoi qu'il en soit de son ancienneté historique, l'Europe est vieille et ça ne s'arrange pas.
Ce n'est pas un simple constat démographique : le vieillissement de nos pays a au moins une conséquence sociale bien connue, le déséquilibre entre actifs et retraités, qui pose le problème ardu du paiement des retraites. Viendront à moyen terme d'autres conséquences : par exemple un recours exagéré à l'immigration qui accentue les problèmes d'intégration et d'équilibre des cultures, mais aussi le recul de l'Europe face à des pays à démographie plus dynamique (le taux de fécondité moyen de l'Europe est de 1,4 contre 2 aux Etats Unis et 2,8 pour le monde).
Biologistes, sociologues et économistes se sont penchés sur le vieillard pour trouver les causes de ce phénomène. Il y en a de bien connues comme l'amélioration des conditions de vie , l'allongement de la durée des études qui retarde l'entrée dans la vie sociale, et la précarité (chômage, pauvreté,...) qui touche irrégulièrement mais inquiète tout le monde, qui génère l'incertitude et, après l'optimisme des "trente glorieuses", décourage d'avoir des enfants.
Certes, à contrario, les progrès de la santé ont fortement diminué la mortalité infantile . De plus, même si la croissance est molle et si les déficits publics frisent l'indécence, la richesse nationale, au moins en Europe occidentale, n'a jamais été aussi grande.
Mais le phénomène n'est pas homogène et si tous les pays sont en dessous du seuil de renouvellement de la population (2,1 enfants par femme), la situation varie fortement de l'un à l'autre :
- l'accroissement naturel de la population est positif en France, dans le Benelux, la Suisse, les pays anglo-saxons ; il est négatif en Allemagne, en Italie et en Suède.
- l'indice de fécondité (nombre d'enfants par femme) est de presque 1,9 en France (un des meilleurs d'Europe) ; il est de 1,3 en Allemagne et de 1,1 en Italie. Pourtant, dans ces pays, l'âge moyen du mariage et celui de la naissance du premier enfant sont sensiblement les mêmes.
Ces disparités ont bien des raisons mais s'expliquent avant tout par des différences de mentalité.
En France, des mesures incitatives efficaces existent (congés parentaux, allocations familiales, fiscalité,...) pour favoriser la famille ; d'autre part, il est admis que les enfants puissent quitter très tôt le cercle familial pour un début de socialisation (crèches, gardiennes), ce qui facilite le travail des femmes. Pourtant la situation est loin d'être idyllique chez nous, quand on sait que des enfants ne voient leurs parents que les temps de les habiller le matin et de les coucher le soir, et passent toute la journée à la garderie.
En Allemagne, une mère qui cherche à travailler et fait garder ses enfants est perçue comme une mère indigne. Les structures d'accueil sont moins organisées (les Kindergarten ne sont pas ce que sont en France les écoles maternelles). La maternité est une parenthèse de la vie entièrement consacrée à l'enfant, qu'on ne confie pas à une garde avant 3 ans : une fois qu'on a des enfants, on leur doit d'être totalement disponibles. Les congés parentaux sont moins répandus, mal rémunérés, les entreprises répugnent à employer des femmes qui risquent de poser des problèmes d'absentéisme : alors les couples retardent l'âge du premier enfant et ne peuvent ou ne veulent plus en avoir...
Dans les Länder de l'ancienne Allemagne de l'Est, à une certaine rigueur qui avait des allures de providence organisée a succédé le mode de vie libéral qui prévalait à l'Ouest : autrefois, un jeune couple avait droit à un logement, à un crédit à la consommation qu'il cessait de rembourser à la naissance du troisième enfant ; la mère pouvait s'arrêter de travailler en conservant 70 % de son salaire et les crèches étaient nombreuses. Maintenant, la transition vers l'économie de marché a amené un effondrement de la natalité (comme dans les autres pays de l'ancien bloc communiste) et pourtant, quand on imagine parents et enfants réunis dès 16 h 30, on peut penser que les familles ont une qualité de vie qui serait bienvenue en France...
Le projet de constitution qui vient d'être rejeté par une majorité de français ne s'intéressait pas beaucoup à la famille : elle n'était évoquée que dans un seul article (II-93). Il comportait néanmoins une idée intéressante, outre que "la protection de la famille est assurée sur le plan juridique, économique et social" : "afin de pouvoir concilier vie familiale et vie professionnelle, toute personne a le droit d'être protégée contre tout licenciement lié à la maternité, ainsi que le droit à un congé de maternité payé et à un congé parental à la suite de la naissance ou de l'adoption d'un enfant." Droit vague mais qui n'existe pas partout.
Quel modèle de famille voulons-nous promouvoir ? Un modèle historique où cohabiteraient plusieurs générations pour le meilleur et pour le pire, et où les actifs auraient en charge les enfants et les plus âgés ? Un modèle étroit, où parents et enfants se déchargent sur la société de leurs responsabilités ? Un modèle libéral à la mode qui autorise toutes les libertés, toutes les recompositions au gré des échecs ou des fantaisies, l'avortement, les couples homosexuels, l'adoption des enfants dans n'importe quel cadre ? Un modèle rigoureux sans être rigide, dans une perspective ouverte qui vise à l'épanouissement de chacun ?
C'est sans doute la dernière proposition qui rejoint nos préoccupations de chrétiens, même si certains le jugent ringard. Il suppose que chacun trouve sa place dans la famille et dans la société : au travail pour ceux qui le souhaitent, dans la famille pour ceux qui s'y trouvent mieux, dans la reconnaissance de l'originalité de chacun qui permette à la famille de vivre décemment, dans la recherche d'une réelle qualité de vie. Ceci suppose aussi que l'Europe prenne conscience d'abord qu'elle ne pourra pas continuer à vieillir comme elle le fait, ensuite que l'avenir de la famille ne repose pas sur les actuels modèles nationaux, pas même sur ceux qui semblent réussir, mais sur une recherche de ce que chacun apporte de positif et sur des propositions d'harmonisation. Ce sera possible quand les européens sauront regarder vers un avenir commun et plus seulement vers leur clocher de plus en plus chancelant, et quand on cessera de faire des bénéfices des entreprises la priorité des priorités sous prétexte d'assurer le plein emploi... mais pas le plein épanouissement.

Alain Bonnet

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