> Retour
Sychar - Pastorale familiale Infos n° 19
La fidélité
"Ce qui m'étonne, dit Dieu, c'est l'espérance..." Paraphrasant Péguy, j'aurais envie de dire "ce qui m'étonne, moi, c'est la fidélité".
Je me souviens d'un ami qui, il y a une trentaine d'années, estimait que la fidélité était une exigence démesurée, contraire aux aptitudes et aux prédispositions de l'espèce humaine. Il estimait également que l'humanité n'était pas faite pour la monogamie, ce qui ne l'empêchait pas de vivre une vie de couple sereine et équilibrée, pas plus secouée de crises qu'une autre... Mais il lui semblait que c'était beaucoup d'efforts et que tous ne pouvaient y parvenir. Il insistait sur les différences qui marquent les êtres et critiquait de la même manière le lancement à grand renfort de publicité du collège unique que la pensée officielle défend mordicus mais qui a fait la preuve de sa faillite : "tous les jeunes ont les mêmes possibilités et les mêmes aptitudes et peuvent suivre le même enseignement". Ainsi il ne croyait pas ontologiquement possible pour tous l'exigence de la fidélité.
Faut-il être aussi pessimiste ?
Il est vrai que les conditions sociologiques ont aussi profondément fait évoluer le vécu de fidélité :
- il fut un temps - pas si lointain - où la liberté n'était pas entière, surtout du côté de l'épouse ; exiger la fidélité dans ces conditions était en effet un peu démesuré et on fermait les yeux sur des couples qui ne la vivaient pas, du moment que les apparences étaient sauves.
- la guerre s'est éloignée de nos frontières, si on exclut le terrorisme capable de frapper aveuglément n'importe où ; les progrès de l'hygiène, de la prophylaxie et plus généralement de la médecine ont repoussé très loin l'espérance de vie. Au début du 20ème siècle, un couple qui se mariait s'engageait en moyenne pour une dizaine d'années. Actuellement rien n'empêche quand on se marie d'envisager 50 ans de vie commune (mes parents viennent de fêter 62 ans de mariage).
L'appel à la fidélité a toujours fait partie du mariage, mais le mot est piégé. On n'y voit souvent que l'interdiction de l'adultère. Un jeune couple nous disait au cours d'une préparation au mariage que la seule chose qui remettrait irrémédiablement en cause leur engagement, c'est l'adultère. On évoque ici une version à la fois tronquée et emprisonnante de la fidélité : un interdit.
Evidemment, depuis mai 68, "interdit d'interdire", l'interdit a renforcé son caractère négatif de privation de liberté. Il peut pourtant être aussi structurant, qu'on pense à l'interdit de l'inceste. Il en va de même dans le cadre de la fidélité : il est inter-dit, il est une parole entre nous deux qui nous lie. Si un muret de pierres sèches (sans mortier) est très joli dans les vignes, il est moins indiqué pour construire une maison. Faire tenir les briques entre elles nécessite un ciment. La fidélité est ce ciment qui fait tenir le couple. Elle nous redit que construire un couple n'est pas simplement l'affaire de deux individus : il y a quelque chose - quelqu'un ? - entre eux.
La fidélité est donc ce qui peut faire de deux individus un couple. Elle comporte l'idée de confiance, c'est-à-dire d'un accord donné librement mais sans garantie. Elle est au mariage ce que l'espérance est à la foi : la perspective de la réalisation de l'alliance. Quand nous donnons notre foi à Dieu, l'espérance nous fait voir, imaginer, rêver, le bout du chemin. Quand nous donnons notre confiance dans le mariage, la fidélité balise notre route commune.
La fidélité, c'est à travers le temps, le mariage au présent. C'est ce qui nous invite à nous redire, jour après jour, le "oui" du premier jour. Certes, en dix ou quinze ans, on n'a pas tellement le temps de changer. Après 50 ans, sans s'apercevoir qu'on n'est soi-même plus le même, on prend conscience que le jeune homme fringant de notre rencontre a pris du ventre et perdu des cheveux, que la jeune fille souriante et dynamique a pris des rides et peut-être de la cellulite. Et pourtant c'est lui, c'est elle, "je te reçois comme époux, comme épouse" et je serai ton époux, ton épouse, aujourd'hui comme hier, demain et toujours.
La fidélité, c'est un défi, c'est peut-être vrai qu'il est exigeant, in-humain, inaccessible à l'humanité. C'est le moment de nous persuader que le ciment, l'inter-dit qui fait notre couple, l'amour qui rime avec toujours, porte un nom : il est l'exemple, le modèle, l'origine de la fidélité, il est notre Dieu.
Alain Bonnet
Télécharger (.pdf)
Retour